les petites histoires
Les petites histoires
Entretiens, souvenirs et histoires autour de Rombaldi
Interview réalisée à St Rémy de Provence en septembre 2005
Olivier : Henri peux-tu te présenter en quelques mots ?
Henri Kaufman (1940-2024) : Je suis " un scientifique qui a mal tourné ".Ingénieur (Centrale, Pétroles) et docteur en maths appliquées à l'économie !
Olivier : Quand es-tu rentré aux Editions Rombaldi ?
Je suis entré aux Éditions Rombaldi le…2 mai 1968 comme Contrôleur de Gestion, puis Directeur de l'informatique.J'ai pris la direction générale de la vente par Correspondance des Éditions en 1973.
Rombaldi vendait surtout à ce moment-là des livres de littératures et des beaux livres.
Olivier : As-tu su rapidement que tu voulais éditer de la BD ?
Mes premiers essais dans la bande dessinée ont commencé avec Bécassine, rapidement arrêtés car j'avais reçu des menaces de mort de la part de certaines organisations bretonnes !Puis l'Histoire de France en bande dessinée parue chez Larousse.
Je suis tombé tout petit dans la Bande Dessinée : je lisais les albums OK à 7 ans et les pages dessinées de France Soir (Arabelle la petite sirène, de Jean Ache, Chéri Bibi, etc… ) ;
je collectionnais les Tintin hebdomadaires et j'avais fait relier à l'ancienne tous ces Tintin à l'âge de 14 ans.
Olivier : Aurait-on pu espérer d'autres collections ?
J'ai quitté Rombaldi en 1987 pour fonder une agence de publicité, de marketing relationnel plus précisément que je dirige encore aujourd'hui.Au moment de mon départ de Rombaldi, j'étais sur le point de lancer " Tout Reiser ".
Tout était prêt, les contrats étaient signés, les originaux et les inédits extraits du coffre de Michèle Reiser, les préfaces étaient écrites par Delfeil de Thon,les reliures étaient conçues… et Michèle n'a pas voulu donner le feu vert à mes successeurs de chez Hachette qui avaient racheté Rombaldi.
J'avais également en préparation " Tout Hugo Pratt ", mis au point avec Casterman et Hugo lui-même, dans son hôtel face à Notre Dame où il descendait toujours quand il passait à Paris.
Olivier: Revenons à ton job, tu faisais quoi exactement chez Rombaldi ?
Henri: J'étais Directeur Général. Je dirigeais la moitié de la société (l'autre moitié vendait des livres par courtage). Mon rôle consistait à concevoir et choisir les collections de livres ou de fiches, disques, etc. Ensuite à négocier les contrats, à concevoir le matériel supplémentaire (inédits, iconographie), éditer et fabriquer les livres, à recruter les clients, à les " fidéliser ". J'étais également responsable du traitement informatique et de la gestion client. Mes collaborateurs de l'époque (informaticiens, éditeurs, marketers,… ) ont pour la plupart très bien réussi.Olivier: Que représente pour toi l’aventure Rombaldi ?
Henri: Une aventure extraordinaire ! 19 ans de travail, d'imagination, de création, de plaisir, de projets hardis, de création d'équipe,de rencontres avec les plus grands auteurs et éditeurs. C'est vraiment aux Editions Rombaldi que je me suis rendu compte que je prenais plus de plaisir à faire de l'édition, de la communication, et de la publicité que de manipuler des chiffres ! À la fin, j'intervenais beaucoup dans la rédaction des messages publicitaires, des préfaces des livres, etc. J'ai résumé toute cette période dans un livre paru en 1990 aux Editions Vent d'Ouest : Confidences en Direct.. (ISBN 2 86 967 176 8)Olivier: Un souvenir particulier ?
Une de mes émotions les plus fortes a été de découvrir le coffret des petits albums Tintin en noir et blanc parus avant la guerre que j'avais réédités dans la collection complète des œuvres d'Hergé, vendu à la librairie du musée d'Art Moderne de New York. J'ai eu également le grand plaisir d'éditer le dernier album d'Hergé Tintin et l'Alph-Art avant sa sortie en librairie.Olivier: As-tu rencontré des réticences de la part de certains auteurs pour publier leurs œuvres ?
Henri: Tout était une question de persuasion et d'opiniâtreté. En fait, les auteurs et leurs éditeurs sentaient que j'étais plus un vrai amateur de BD qu'un financier et ils m'avaient adopté. J'ai même investi un restaurant " À la Casserole " rue des Saints Pères à Paris, dans l'immeuble du cabaret le Don Camillo, où j'invitais tous les mois des auteurs (Bob de Moor, Pichard par exemple) et des clients qui étaient bien sûr ravis de rencontrer leurs dessinateurs favoris. Certains éditeurs étaient exigeants (Georges Dargaud par exemple) et d'autres plus coopératifs (Les Dupuis ou Casterman, ou encore Glénat).Olivier: Comment décidais-tu des « bonus rédactionnels» à rajouter dans les intégrales ?
Henri: J'avais une équipe éditoriale. Dans le cas de Buck Danny, j'ai fait appel à un ami - Jean Philippe Chivot, pilote d'avion lui-même, spécialiste de voltige qui possédait plusieurs avions, dont une forteresse volante ! Ce travail de bonus était passionnant car en faisant les poubelles des auteurs nous trouvions de véritables trésors. Bien sûr, les préfaces inédites étaient présentées aux auteurs pour accord.Olivier: De même, vous fallait-il des autorisations ou étiez-vous libre des cadeaux envoyés aux abonnées (Puzzle Astérix, médaille Alix….)
Henri: Les cadeaux étaient proposés aux auteurs et éditeurs avant lancement. Ceux-ci étaient d'accord le plus souvent.Merci Henri
Anecdote racontée en mars 2008 autour d'un café à Paris
Olivier : Tu disais aimer la BD depuis tout petit ?
Je suis né avec la BD dans mon sang.Ma librairie était à 20 mètres de mon adresse et toutes les semaines j’allais acheter mon Tintin.
En mai 1952 Tintin atterrissait sur la lune. Je voulais conserver mes Tintin, et la meilleure mise en conserve des exemplaires hebdomadaires, était de rassembler tous mes hebdos en un seul album.
Je m’adressais alors à ma cousine sourde et muette qui faisait des travaux manuels, je lui demandais de faire un album complet.
Cet album a dormi dans une bibliothèque et je l’ai déterré tout récemment.
Il a dormi 69 ans !!!
Olivier : Tu penses que c'est cet amour de la BD qui t'a fait rentrer chez Rombaldi ?
Ma destinée était orientée BD.En effet, après avoir quitté l’Ecole Centrale puis un Doctorat de mathématiques à la Fac de Dijon, je conseillais des sociétés sur le plan matheux.
Par exemple, je conseillais la SNECMA pour calculer le stock des pièces de rechange des moteurs du Concorde.
Très vite, je tombais sur une annonce très alléchante. Cette annonce exigeait de passer un concours.
Bof, je faisais ce concours haut la main et je « gagnais » ce concours qui m’orientait vers une Société d’un éditeur : les éditions Rombaldi.
J’ai aussitôt répondu que l’annonce était belle mais que la fonction ne me convenait pas du tout.
Un mois plus tard, rebelote pour la même annonce qui me demandais ; je déclinais mais Rombaldi souhaitais beaucoup que je travaille chez eux en tant qu’informaticien.
Finalement, je donnais mon accord pour travailler chez Rombaldi.
Quelques années plus tard j’étais devenu directeur de l’informatique, avec l’installation d’un lecteur IBM automatique, un des premiers installé en France avec modification sur l’imprimante des caractères comme à,ê, ô, etc.
Henri
Anecdote d'Henri recueillie en mai 2006 chez moi dans les Cevennes où Henri en a profité pour dédicacer mon tome 1 de Tout Hergé
J’ai toujours cherché de nouvelles sociétés afin d’agrandir le terrain de jeu de Rombaldi et, par la même occasion, de travailler avec de nouveaux auteurs, aussi bien pour les textes que pour les dessins.Les éditions Gautier–Languereau
Un jour, je leur propose de commercialiser leurs livres, habituellement vendus dans leur format basique, sous forme de livres reliés. L’éditeur accepte. Tout se passe bien jusqu’au jour où je reçois la lettre d’un lecteur qui menace de faire sauter Rombaldi. Il nous reproche de nous moquer de Bécassine et, à travers elle, de la Bretagne.La société Dargaud :
Dargaud s’associe avec les éditions Rombaldi dans le cadre d’une société en « participation ». Les bénéfices comme les pertes sont ainsi partagés entre les deux sociétés.La société Dupuis:
C’est à la Convention de la BD 1983 dans l'ancienne gare de Paris Bastille que je rencontre le Directeur : Mr Dupuis. Je lui présente mon programme ainsi que les résultats obtenus avec les livres reliés. À la suite de nos échanges, nous trouvons un accord et il m’envoie discuter avec des géants de la bande dessinée : André Franquin, créateur de Gaston Lagaffe et dessinateur de Spirou, Peyo, l’auteur des Schtroumpfs, et bien d’autres.La société Casterman :
Pour les œuvres d’Hergé, les discussions avec Casterman sont longues. Il s’agit d’obtenir le droit de les commercialiser par notre système de vente par correspondance.Anecdote de 2021
Une photo-souvenir de 1983, quand j'étais (déjà) éditeur, et entre autres de Bandes dessinées, DG des Editions Rombaldi.L'affiche :
Réalisée par Jean-Claude Floch dit Floc'h.Il a marqué l'histoire de la bande dessinée par son style britannique raffiné et sa maîtrise absolue de la Ligne Claire.
Ses bandes dessinées majeures sont presque toutes nées de sa collaboration avec le scénariste François Rivière. Oeuvres majeures : La saga d'Albion Radbolt et Francis Albany (Une trilogie anglaise) - La trilogie Blitz
Sur la photo :
Emmanuel Moulin, Grégoire Kaufman (un de mes fils), Christine Bory-huyghens, Véronique Picaud, Claire de Robiano, et moi-même...Anecdote de 2021
Une photo-souvenir chez l'imprimeur, devant une belle palette de Rombaldi Hergé, de gauche à droite. Henri Kaufman Alban (Directeur d'atelier chez Hergé) Bob de MoorLa mystérieuse histoire des étoiles des Rombaldi Astérix
Le détail qui cloche
J’avais cette collection depuis belle lurette. Elle prenait tranquillement la poussière dans un coin. Et puis, un jour, j’ai vu quelque chose d’étrange. Tout a commencé il y a une quinzaine d’années. Enfin, je crois. Le temps passe manifestement plus vite que je ne m’en aperçois. À l’époque, je tombe sur eBay sur une annonce pour un **Rombaldi Astérix tome 8**, le dernier de la collection. Le vendeur signale une « erreur d’impression » : le dos ne comporte que **7 étoiles au lieu de 8**. Ça m’interpelle immédiatement. Une erreur d’impression comme celle-là ? Je n’y crois pas vraiment. Pour moi, c’est forcément volontaire. Reste à comprendre pourquoi.Un premier indice
Quelques années passent et je finis par trouver moi-même ce fameux tome 8 à 7 étoiles. Première chose que je vérifie : le dépôt légal et la date d’impression. Exactement les mêmes que sur le tome 8 à 8 étoiles. Curieux. J’y pense un moment… puis j’oublie.Cinq étoiles, mais pas comme les autres
Quelques années plus tard, il y a peut-être huit ou dix ans, je trouve dans une foire-à-tout les cinq premiers volumes de la collection. Très bon état, prix plus que correct. Je les achète pour remplacer quelques-uns de mes exemplaires un peu fatigués. De retour chez moi, je fais l’échange. Et là, nouveau détail bizarre. Sur le tome 5, les cinq étoiles ne sont pas alignées sur une seule ligne comme sur mon ancien exemplaire. Elles sont disposées **sur deux lignes**. Tiens donc. Je regarde les dates : dépôt légal et impression, **août 1990**. Je n’en tire pas grand-chose. Je me dis simplement qu’ils ont dû modifier la présentation en fin de collection pour harmoniser les volumes avec les suivants. Et l’histoire en reste là.Le mystérieux tome 7
Jusqu’au jour où je tombe sur une annonce Leboncoin. Cette fois, c’est un **tome 7 avec seulement 6 étoiles**. Là encore, le vendeur parle d’une « erreur d’impression ». Et là encore : dépôt légal et impression, **août 1990**. Alors là, il y a un truc. Je me décide trop tard et l’album me passe sous le nez. Il était à 100 balles. Bon. Patience est mère de fortune. Si ça existe, ça ressortira. Sauf que… Pendant environ trois ans, j’en vois passer seulement deux autres. Un sur eBay, qui termine à presque 150 euros. Un autre sur Leboncoin, à 120 euros, que je rate de quelques minutes. Puis plus rien. Jamais revu. C’était il y a environ cinq ans. À ce stade, je veux vraiment mettre la main sur ce fichu **tome 7 à 6 étoiles**. Mais surtout, je veux comprendre. Parce qu’entre le tome 7 à 6 étoiles et le tome 8 à 7 étoiles, l’hypothèse de la simple erreur d’impression tient de moins en moins debout.Le déclic
Et puis, il y a deux ou trois ans, je décide de relire mes Rombaldi. J’arrive au tome 5. Celui avec les étoiles sur deux lignes. Je regarde le sommaire. Et là… « Astérix chez les Belges ». Qu’est-ce que ce titre fout là ?! Je prends l’autre tome 5. Celui avec les cinq étoiles sur une seule ligne. Le sommaire est différent. Bouffée de chaleur. Mini-infarctus. Je venais enfin de comprendre.Les pièces du puzzle
Ces étoiles manquantes n’étaient pas des erreurs d’impression. Elles signalaient autre chose. Toutes ces années, j’avais eu les pièces du puzzle sous les yeux sans réussir à les assembler. Il ne me manquait plus qu’une pièce. Le fameux tome 7 à 6 étoiles.La fin de la quête
Et ma quête vient finalement de prendre fin. Il y a quelques jours, après des années à le chercher, à le voir passer trop cher ou quelques minutes trop tard… **Je l’ai enfin trouvé.** et cela prouve qu'il existe bien une collection complète et harmonisée en 7 volumes sans le volume seul "Chez les Belges", qui soyons francs fait un peu tâche dans une bibliothèque.Anecdote de Nicolas alias Buzznico3000
Une entreprise originale : Rombaldi
Fondée en 1920, la maison Rombaldi prit son véritable essor après la guerre. À cette date, son catalogue se limitait encore aux domaines de la littérature (Kessel, Bazin…), plus quelques grandes séries « à thème » (Histoires de la Résistance, de la Mer, etc.). En ce qui concerne la bande dessinée, le premier test remonte à 1975, avec la diffusion de Bécassine puis de Bicot. Dès 1977, la souscription pour L’Histoire de France en bande dessinée recueillera 120.000 réponses ! Un chiffre qui fera réfléchir bon nombre d’éditeurs, même s’il faut en décompter de 5 à 20% de retours suivant les volumes.Depuis, Rombaldi a inscrit à son palmarès les intégrales d’Astérix, de Lucky Luke, de Blake et Mortimer et d’Alix, un panaché de grandes séries humoristiques (Gotlib, Lauzier, Brétécher, Greg…) et des Meilleures histoires du Journal Tintin. Hergé et Franquin comptent parmi les derniers auteurs entrés au catalogue Rombaldi. Le directeur de cette maison dynamique, M. Henri Kaufman, nous a expliqué les raisons de son succès.
Patrick Gaumer : Pouvez-vous me dresser le portrait de votre clientèle ?
Henri Kaufman : Je n’en ai pas encore une idée tout à fait précise, mais nous sommes en train d’effectuer une étude qui nous permettra de mieux la connaître. Tout ce que je sais, c’est qu’il s’agit d’une clientèle qui lit, qui ne fréquente pas nécessairement les librairies et qui n’a pas honte de mettre des livres reliés dans sa bibliothèque, fussent-ils de BD.Il y a peut-être quelque snobisme à se dire : « J’achète mes bandes dessinées chez Rombaldi, elles ne dépareilleront pas ma bibliothèque Louis XIII »…
Je crois que la question ne se pose pas dans ces termes-là. Par le biais de la presse et des médias, Astérix et Tintin sont entrés dans l’inconscient collectif. Plus personne ne rougit d’avoir des bandes dessinées dans sa bibliothèque, et l’on n’a donc pas besoin d’une belle reliure pour se « déculpabiliser ». Pour acheter nos livres, il faut en revanche bénéficier d’un certain pouvoir d’achat. Astérix coûte 200 FF le volume, Tintin 250 FF. Ce n’est pas un prix exagéré, si l’on considère que chaque volume comprend 300 pages de lecture. Mais il faut que le client paie cette somme en une fois, alors qu’en librairie, il peut acquérir un album courant pour 32 FF.Vos acheteurs sont-ils tous des bédéphiles ?
Non, pas exclusivement. Il y a aussi des gens qui ont des enfants à la maison et qui se disent : « Je possède quelques Astérix, mais ils sont abîmés et il me manque plusieurs volumes »…Comment recrutez-vous ces clients ?
Grâce à différents fichiers et en insérant des bons de commande dans la presse. Nous avons accès au fichier de La Redoute, dont les Editions Rombaldi sont une filiale. Bien entendu, nous conservons aussi les adresses des gens qui nous ont précédemment acheté des ouvrages, et nous les tenons au courant des nouveautés.En publiant uniquement des auteurs confirmés, vous ne prenez pas de risques…
Détrompez-vous. Comme nous vendons uniquement par correspondance, sans avoir de magasin, il y a un risque au niveau de la commercialisation. Pour nous faire connaître, pour simplement exister, nous avons dépensé 50.000.000 FF en publicité cette année ! C’est une somme colossale, qui ne nous autorise pas à faire des erreurs.Vous n’avez pas l’intention de vous lancer dans l’édition de bandes dessinées inédites ?
Non, ce n’est pas notre vocation. La question ne se pose même pas, parce que nous sommes obligés de vendre des collections et non des ouvrages isolés, pour réaliser un chiffre d’affaires par client qui nous permette d’amortir les frais engagés.Vos publicités jouent souvent la carte du cadeau offert au souscripteur. C’est important d’offrir un puzzle, une médaille ou une sérigraphie ?
Disons que c’est une tradition dans le domaine de la vente par correspondance. Pour nous, c’est une façon de « récompenser » la personne qui a fait l’effort de souscrire. Mais nous essayons toujours de lier le cadeau à la collection. Par exemple, nous avons imprimé une lithographie de Jacobs pour accompagner le premier volume de la collection Blake et Mortimer.Est-ce que vos éditions proposent quelque chose de plus que les éditions courantes ?
Plus le temps passe, plus nous devenons exigeants sur le plan de l’édition. Nos premiers livres, tout en étant bien présentés et accompagnés d’une préface, ne dépassaient pas, malgré tout, le stade de la compilation. Nous éprouvions un sentiment de manque. Mais aujourd’hui, nous tentons de faire véritablement œuvre d’éditeur en apportant quelque chose de plus. Pour l’intégrale d’Hergé, il y a tout un travail accompli par Benoît Peeters, en collaboration avec les Studios Hergé, pour présenter et commenter des documents inédits.Concrètement, comment se passe la négociation avec l’auteur ou ses ayant droit ?
Dans le cas d’Hergé, nous avons d’abord négocié avec Casterman l’obtention des droits pour la vente par correspondance. Pour la conception de la collection proprement dite, nous avons associé les Studios Hergé et chargé Benoît Peeters de réunir l’ensemble des documents et de rédiger les préfaces.Est-ce que ces textes et documents ne répéteront pas le matériel déjà publié dans Le Monde d’Hergé ?
Peeters avait des scrupules à ce sujet, il ne voulait pas refaire Le Monde d’Hergé. Tout en comprenant ses raisons, je l’ai encouragé à ne pas s’autocensurer, d’abord parce que le tirage de notre collection sera très supérieur à celui du Monde d’Hergé, et ensuite parce que le stock des documents disponibles n’est pas extensible à l’infini. Donc, certains éléments de son ouvrage seront repris. Quant à la maquette, les Studios Hergé sont étroitement associés à sa conception, de même qu’ils contrôlent tout le matériel utilisé pour la publicité de cette édition.Pour certains albums de Tintin, il existe jusqu’à trois versions différentes (une en noir et blanc, deux en couleurs). Laquelle reprenez-vous ?
Nous publions tous les épisodes dans leur version en couleurs, à raison de deux histoires par volume. Quant aux versions en noir et blanc, elles seront toutes rassemblées dans le douzième volume, dans un format réduit, comme autant de mini-éditions originales.Votre édition se veut « intégrale ». N’est-il pas présomptueux de prétendre à l’exhaustivité quand on a affaire à une production aussi importante que celle d’Hergé ?
Il y aura toujours quelqu’un pour brandir un bout de dessin exécuté sur un coin de nappe, qui ne figurera pas dans la collection ! Mais, sans prétendre à une exhaustivité absolue, je crois pouvoir affirmer que la qualité des collaborateurs associés à l’entreprise en garantit le sérieux. De même, pour l’intégrale de l’œuvre de Franquin qui est en préparation, nous avons travaillé en association étroite avec l’auteur, avec Yvan Delporte et avec plusieurs responsables des éditions Dupuis, dont un certain M. Imbez qui nous a aidé à retrouver tous les dessins épars dans SPIROU qui n’ont jamais été repris en albums. Cette intégrale comprendra Gaston, Spirou, le Marsupilami, les Idées noires, etc. Seuls les Modeste et Pompon publiés au Lombard risquent de ne pas figurer dans notre collection, pour des questions de droits.Vous pourriez les insérer dans votre collection des Meilleures Histoires du Journal Tintin.
D’une part, cela donnerait un volume un peu maigre, et d’autre part, Franquin se rattache plus à l’école de Marcinelle qu’à celle de Bruxelles. Je crois que Modeste et Pompon s’inséreraient assez mal dans une collection comprenant Lefranc, Chic Bill, Pom et Teddy, Le Chevalier blanc, Line et Corentin…À combien se montent vos tirages ?
Pour chaque collection, nous tirons au minimum à 15.000 exemplaires par volume. Puis, en fonction des besoins, nous procédons à peu près chaque année à un retirage, qui tourne généralement autour de 8.000 exemplaires.Quels sont vos best-sellers ?
Si nous prenons comme base le nombre de souscriptions recueillies par les premiers volumes de chaque collection, L’Histoire de France en BD reste notre meilleure campagne. Mais c’est une de nos collections les plus anciennes, et je pense que nous ferons mieux encore avec l’intégrale d’Hergé. Pour Astérix, nous atteignons déjà les 115.000 clients, tandis que Lucky Luke « fait » actuellement 90.000 exemplaires (mais, comme la collection Lucky Luke comporte un plus grand nombre de volumes qu’Astérix, le chiffre d’affaires global est plus élevé). Les collections les plus récentes font des scores plus modestes : 45.000 pour la collection Humour, 20.000 pour les Meilleures Histoires du Journal Tintin, et 12.000 pour la série Western (Mc Coy, Blueberry, Cartland). Mais toutes ces collections sont vivantes et continuent à se vendre régulièrement.Est-ce que les gens qui se portent acquéreurs du premier volume continuent automatiquement à acheter toute la collection ?
Non, il y a toujours des gens qui arrêtent, pour des raisons diverses. Disons qu’en moyenne, sur une collection de dix volumes, les clients en prennent cinq ou six. Cette moyenne tient compte à la fois des clients qui s’arrêtent au premier volume et de ceux qui vont jusqu’au bout.Quels sont vos projets pour 1985 ?
Nous avons pas mal d’idées en réserve, car ce n’est évidemment pas la matière qui manque, et les gens qui ont goûté à la bande dessinée en édition reliée en redemandent. Je peux déjà vous annoncer une intégrale de Peyo qui reprendra non seulement Les Schtroumpfs mais aussi Johan et Pirlouit, Benoît Brisefer et Poussy.Quelle est la part de la bande dessinée dans les activités de Rombaldi ?
Elle représente environ 40% de notre production. Le reste est constitué d’autres collections thématiques, comme Beautés de la France et Beautés du monde, et de séries de fiches pratiques sur la cuisine, le tricot, etc. Étant moi-même un bédéphile impénitent, je me suis attaqué à la bande dessinée, moins comme un produit à vendre que comme un amateur désirant faire partager ses goûts à ses clients. D’ailleurs, si je n’avais pas une bonne connaissance dans ce domaine, je ne serais pas un interlocuteur crédible pour les auteurs et les éditeurs avec lesquels nous traitons. Je suis persuadé que Rombaldi participe à sa manière, sinon à la démocratisation, en tout cas à l’élargissement de la bande dessinée.Propos recueillis le 2 octobre 1984 par Patrick Gaumer
Publié dans "L'année de la bande dessinée 84-85".